Eaux Troubles au Paradis : Les Iles Comores en proie aux effets des changements climatiques
- Details
- Category: Other Pubs
- Published on Tuesday, 16 October 2018 16:05
- Written by Oubeidillah
- Hits: 2184
Situés dans le canal de Mozambique entre Madagascar et la côte Est de l’Afrique, les Comores enchantent leurs visiteurs par la beauté de leurs paysages presque primitifs, avec leurs plages au sable blanc et aux eaux chaudes et cristallines, un écosystème très riche, une population très accueillante et une sécurité sans égale. Toutefois, derrière ce tableau paradisiaque, la menace liée aux effets des changements climatiques est prégnante. En effet, les Comores, faisant partie des petits Etats insulaires en développement (PEID), connaissent de plus en plus de fortes pluies de courtes durées suivies par de longues périodes de sècheresse et des températures écrasantes. Les comptent également parmi les pays les plus sévèrement touchées par le phénomène de la montée du niveau de la mer, ce qui cause une dégradation croissante des côtes.
Alors qu’il n’y a aucun signe apparent d’une quelconque à l’augmentation ou diminution de la pluviométrie autre que ce que l’on peut considérer comme une variabilité naturelle, les données montrent un rythme saisonnier changeant avec une forte concentration des précipitations pendant une courte période.. Entre mars et mai 2012, la station météorologique de Moroni (capitale des Comores) a enregistré environ 1400 mm de pluie (Figure 1). Ceci représente environ 64% de la pluviométrie moyenne par an estimée à 2200 mm Selon les données fournies par l’Agence Nationale de l’Aviation Civile et de la Météorologie (ANACM), il y a 1% de chance que la quantité de pluie dépasse 100 mm en une journée (Figure 2). Or, on peut constater que durant plusieurs jours pendant cette période, la quantité de pluie avoisinait ce seuil ; une observation qui ne se limite pas seulement à Moroni, mais qui est également enregistrée dans plusieurs régions du pays. Les conséquences d’une telle pluviométrie aux Comores sont nombreuses.
En avril 2012, les Comores ont été victimes de fortes intempéries, provoquant des inondations qui sont à l’origine d’énormes dommages sur les infrastructures et l’économie du pays, et affectant 10% de la population. Loin d’être un cas isolé, cet évènement extrême suit non seulement une tendance mondiale vers une aggravation du phénomène des catastrophes naturelles, mais également une récurrence alarmante d’inondations locales à petite échelle qui laisse présager d’autres catastrophes majeures à venir.
Les inondations de 2012 ont entrainé des déplacements massifs de la population du pays, avec 65 000 personnes affectées, soit environ 10% de la population. Les biens personnels, y compris maisons, bétails, parcelles agricoles, et toutes les autres ressources économiques assurant le quotidien du Comorien, déjà en situation précaire, n’ont pas été épargnés. Les sources d’eau potable étaient contaminées, privant ainsi la capitale et les localités avoisinantes d’eau pendant de nombreuses semaines. Trois personnes ont perdu la vie durant ces intempéries. La totalité des dégâts était estimée à plus de 18 millions de dollars (DGSC/PNUD). Ce montant peut paraître dérisoire, mais dans un pays où le PIB par habitant s’élève à environ 1000 dollars US et où le budget annuel de l’Etat est de 160 millions de dollars, le coût des dégâts, qui représente environ 11% du budget national, est énorme. La récurrence d’un évènement pareil serait un véritable obstacle à tout éventuel développement économique. 
Bien que les signaux d’une catastrophe à venir fussent déjà annoncés, les évènements d’avril 2012 semblent avoir pris de court les autorités et organisations locales. L’élan de solidarité des Comoriens insulaires et de la diaspora Comorienne ainsi que les interventions de la communauté internationale ont contribué à éviter le pire. Le drame est que ces mêmes signaux sont toujours présents, car des inondations localisées à petite échelle sont constamment observées dans plusieurs localités du pays. Il n’est donc pas question de probabilité, où la question se poserait en termes de : « est-ce que » mais plutôt en termes de « quand est-ce qu’un » évènement aussi extrême que celui d’avril 2012 se produira. Il est donc impératif de prendre des mesures pour réduire les risques et améliorer la résilience de la population.
La gestion des catastrophes se résume en ces quatre étapes : l’atténuation, la préparation, la réponse et la reconstruction.
Pour un pays comme les Comores dont les capacités de réponse et de reconstruction suite aux catastrophes naturelles sont très limitées, il est important de ne pas attendre l’avènement d’une catastrophe pour réagir. Il est nécessaire de miser sur la réduction de la vulnérabilité et sur la préparation antérieure à l’avènement afin d’en atténuer les conséquences.
Pour pouvoir réduire adéquatement l’impact des catastrophes naturelles, il est d’abord nécessaire de bien comprendre les mécanismes et facteurs qui les déclenchent. La compréhension du risque s’inscrit dans les quatre priorités d’action du cadre de Sendai 2015 – 2030 qui prône le renforcement de la gouvernance, l’investissement dans la réduction des risques pour la résilience, le renforcement de la préparation pour une réponse efficace ainsi qu’une meilleure reconstruction et un relèvement. Les conditions météorologiques, la géomorphologie du terrain et l’occupation des sols sont des facteurs importants parmi d’autres dans le développement des catastrophes naturelles. On doit commencer par une bonne compréhension de ces variables afin d’améliorer la prise de décision quant aux stratégies à adopter pour non seulement réduire les risques mais aussi renforcer les potentiels de résilience et de reconstruction.
Dans une étude réalisée en 2011 dans le cadre du projet « Développement des Capacités de Gestion des Risques des Catastrophes Naturelles en Union des Comores » sur la vulnérabilité liée aux aléas climatiques et géologiques, plusieurs régions ont été identifiées comme étant des régions à haut risque d’inondation. A Ngazidja, les régions de Hambou, Bambao, et Dimani, à Ndzuwani, les régions de Moya, Cuvette, Domoni, Mutsamudu, et Ouani, et à Mwali, les régions de Miringoni, Fomboni, Hoani, et Ouallah ont tous connu de fréquents épisodes d’inondations de différentes magnitudes. Ces régions ont toutes en commun une importante pluviométrie et un relief marqué par de fortes déclivités. Il est toutefois important de noter que toutes les pluies n’entrainent pas automatiquement des inondations et que toute inondation ne couvre pas ces régions ou villes dans leur entièreté. Des connaissances approfondies sur les conditions naturelles et anthropogéniques qui sont à l’origine de ces catastrophes sont alors nécessaires. Ces connaissances pourraient faire la lumière sur la fréquence et la probabilité d’occurrence de ces phénomènes et pourraient ainsi améliorer les capacités de prévision pouvant octroyer aux régions concernées un délai minimum pour agir.
Pour relever ce défi, l’acquisition de données de bonne qualité est indispensable. Par exemple, un réseau de collecte de données météorologiques couvrant le pays à différentes altitudes fournirait des informations précieuses sur les seuils de précipitations à partir desquels les inondations sont observées. L’utilisation des technologies disponibles telles que les SIG, la télédétection et la modélisation hydrologique pourrait servir à la mise en place d’un système d’alerte précoce. A titre d’illustration, à Ngazidja, les rivières sont éphémères. Pourtant elles peuvent couler à flot et sortir de leurs lits pour causer des dégâts majeurs sans que l’on soit en mesure d’expliquer la raison, faute de données et d’études disponibles. Il y a aussi la nécessité de développer les ressources humaines afin qu'elles puissent analyser ces données et agir en conséquence.
L’importance de l’implication des politiques publiques dans la prévention des risques ne peut pas être sous-estimée. Les informations fournies par l’analyse des données et les résultats des modèles serviraient à l’adoption de législations pour règlementer l’activité humaine dans les zones jugées à risque. Ces règlementations pourraient prendre la forme de directives sur les méthodes de construction, les plans d’urbanisation et les zones non constructibles pour réduire les risques existants et éviter d’en créer des nouveaux. Il incomberait alors au gouvernement de jouer efficacement son rôle en veillant à l’application des mesures.
Le réchauffement planétaire a changé plusieurs aspects de notre climat, entrainant une prévalence de conditions météorologiques extrêmes aux quatre coins du globe. La récurrence des catastrophes naturelles liées à ces changements est une réalité que nous devons tous reconnaître et intégrer dans la planification du développement socio-économique de nos pays. Il a été démontré que les pays en voie de développement, en particulier les PEID, sont les plus touchés par ces phénomènes.
Le cas des îles Comores, avec les vulnérabilités propre aux petites iles, en est un bon exemple. Du fait de leurs petites tailles et géomorphologie, les zones urbaines se développent dans les zones côtières à basse altitude, ce qui rend les populations vulnérables aux inondations précoces. Des ressources naturelles limitées et la croissance démographique entrainent des activités humaines non durables (déforestation, extraction du sable de mer, etc.) et la dégradation des systèmes de protection naturelles contre des phénomènes comme les tempêtes et les marées. Des infrastructures faiblement développées et le manque de financement et de compétences en ressources humaines limitent les capacités d’adaptation et de résilience des communautés. Toutes ces caractéristiques entrainent une manque de préparation, ainsi que de faibles capacités de réponses qui conduisent à une situation telle, que tout évènement extrême, qui pourrait être géré efficacement ailleurs, engendre des catastrophes, notamment des inondations répétitives avec leurs lots de dégâts humains et matériels.
Ces évènements entravent aussi le progrès et limitent les chances d’atteindre les objectifs du développement durable ; en particulier l’élimination de la pauvreté et de la faim et l’accès à l’eau potable. Les catastrophes naturelles ne devraient plus nous surprendre. Les leçons apprises par les uns doivent servir aux autres. Pour favoriser ces échanges, plusieurs pays ont adopté le cadre d’action d’HYOGO en 2005 suivi par celui de SENDAI en 2015 dans le but de réduire les pertes humaines, socio-économiques, et environnementales liées aux catastrophes naturelles en promouvant entre autres les connaissances, la réduction et la culture des risques, la gouvernance et la préparation pour la réponse et la reconstruction. Ces cadres doivent inciter tout le monde à se sentir concerné, à prendre les mesures adéquates et à déployer les ressources nécessaires pour bâtir des communautés préparées et résilientes.
Dr. Abdoul A. Oubeidillah
http://www.oubeidillah.com
Figure 1 : Précipitations enregistrées à Moroni entre Mars et Mai 2012
(Dille, Antoine, 2016: Characterising and modelling lahars on Karthala Volcano, Grande Comores, These de Master, Vrije Universiteit Bruxelle)
Figure 2 : Probabilité de précipitations pour Moroni pour les périodes 1960-1999 et 2010-2015
(Dille, Antoine, 2016: Characterising and modelling lahars on Karthala Volcano, Grande Comores, These de Master, Vrije Universiteit Bruxelle)
Statistiques : Direction Generale de la Securité Civile des Comores (DGSC) et PNUD

